TEXTES / INEDITS

 

Jacques Roman

D’un secret de voix

 

Des répétitions rythmiques de syllabes, des modulations particulières de la voix enrobant le sens précis des mots, précipitent en plus grand nombre les images dans le cerveau, à la faveur d’un état plus ou moins hallucinatoire, et imposent à la sensibilité et à l’esprit une manière d’altération organique qui contribue à enlever à la poésie écrite la gratuité qui la caractérise communément.

Antonin Artaud

Trois quarts d’heure de frappe avec le tisonnier sur un même point par exemple en buvant de temps en temps.

Antonin Artaud

corde j’ai pensé corde corde vocale puis rien un puits puits de silence puis pourquoi ai-je pensé tirer sur la corde voulu écrire écrire que j’aurais toujours tiré sur la corde que j’avais tiré sur la corde et qu’encore là je tirais sur la corde une corde à casser pas encore cassée puis repensé corde vocale corde de secours la corde vocale puis entendu entendu une voix qui n’était pas aurait pu être la voix de mon père quand je ne connaissais pas la voix de mon père et qu’il me fallait entendre la voix de mon père en défaut à défaut de l’entendre fallait me choisir un œuf de voix une voix-père puis j’ai pensé essoufflé pensé à la voix d’un amant disparu de ma mère revu les fraises à la crème la nappe à carreaux rouges et blancs le costume pied-de-poule retrouvé mon attente impatiente des fraises et de la crème crème pour l’enfant dans la voix de l’amant fraises crème et voix que je voulais voulais non j’ai voulu la voix-père possédante de l’amant Robert grave chaude crème désir de voix celle-là pas une autre ou pas de voix et d’aller tirer sur cette corde-là enviée désirée obscure calme oracle de paix et de secours la saisir d’oreille la retenir jusqu’au jour où au jour travailler la corde vocale pour devenir le fils du père sans fils quitter le fils trahi dans la voix sourde de l’absence et voler la voix de l’amant de sa mère et cette voix c’est cette voix que toujours j’entendrai je l’entends dans ma voix travaillée torturée musicienne hors l’amour abandonné travaillée à faire des mots l’amour avec ma voix qui n’est pas ma voix mais la voix du mort qui n’est pas mon père mais qui m’est père-voix par laquelle je convoque toutes les voix mortes par ma voix convoquées voix mortes sonnantes ébranlant mes os pour me dire fils m’offrir d’être enfant écoutant répétant m’imprégnant de la voix des morts familiers de ma voix d’enfant revenue revenue de là-bas voix des mortes pinçant mes cordes vocales empruntant féminine ma gorge où il n’y a pas de voix mienne pas de pas dans la voix des morts mais le pas des morts dans la gorge de la vie où l’on dit que je donne voix vivante à la voix des morts quand c’est leur voix qui fait vivante ma voix possédée d’os en mon crâne qu’arrache ma langue et rongent les mots écrits qui s’en vont comme rats dérangés tandis que je frappe sur leur corps des heures durant jusqu’à leur faire suer de l’âme.

Du plus loin dans le temps qu’il m’est possible de me remémorer, écrire m’a toujours été crainte, toujours m’a trouvé agité, inquiet, en transe en quelque sorte. Je n’attribue pas cela à un excès de sensibilité mais à quelque chose de plus profond, né ce me semble dans l’apprentissage même du tracé des lettres, dans l’apprentissage à calligraphier où je prêtais aux lettres une existence charnelle. Lorsque j’emprunte l’oralité pour donner à entendre l’écrit, il semble à ceux qui m’écoutent que je maîtrise parfaitement la lecture. Pourtant rien n’est moins approprié que ce terme de maîtrise. Et si ma formation d’acteur paraît à tous la clef de mon don de lecture, en réalité celle-ci n’entre qu’en part dans ce don. Certes, c’est une voix travaillée qui est au travail mais dans cette voix, au sein de cette voix demeure une voix que j’entends aller perdue, égarée dans – faut-il dire, un outre-monde ? Une voix dont je n’hésite pas à dire qu’elle est de transe.

Il y a quelques années, lors de l’enregistrement d’un texte écrit par une femme, j’ai entendu surgissant de ma gorge une voix inconnue. J’ai dû poursuivre l’enregistrement quelques minutes. Puis, j’entendis à nouveau ma voix. Que s’est-il passé ce jour-là ? Je n’étais pas même terrorisé. Peut-être même laissé comme extasié… Disparue la voix, une voix de femme à n’en pas douter, je tentai de la reproduire mais jamais je n’ai pu de mes cordes vocales obtenir un quelconque écho de cette voix. Ce phénomène s’est reproduit une autre fois. Je ne puis l’éclairer, seulement en témoigner.

C’est à partir de ces deux expériences que j’ai commencé à interroger mon approche orale des textes et plus particulièrement les poèmes, mon approche tremblée.

Je dirai que lorsque je fais acte de lecture à haute voix, je suis plongé en l’action d’une synthèse, de forme, de force, d’énergie, d’intelligence et, non d’intention mais d’accueil, action qui me voit quelquefois littéralement hanté.

A soixante-trois ans, je me demande de plus en plus souvent quelle aurait été ma voix si elle n’avait été travaillée selon des critères qui tous prétendaient à ce que je sois entendu ? Et n’écrivant qu’à voix haute je me demande de plus en plus souvent : qui écrit ?

Quelle cette voix à mon oreille dans le cabaret vide où je me déshabille pour la dernière fois ? Celle qui m’attend dans la loge dont je ne sortirai plus ?

Lorsqu’on évoque ses rêves, c’est surtout d’images que l’on parle. Pour moi, depuis des années, c’est une voix, des voix que j’entends dans mon sommeil. Est-ce en rêve ? J’ai fini par douter de mon sommeil… Il y a une voix qui ne cesse de parler, parfois distinctement et dans ma langue mais rarement ; le plus souvent elle est rumeur… Je me demande : combien y a-t-il de paliers dans la nuit du rêve et peut-on dire qu’il y a de la voix à tous les étages ? Celle que j’entends sur ce palier-ci est-elle même que celle que j’entends sur ce palier-là ? Dire entendre ou s’entendre en rêve, qu’est-ce rapporter ? Une expérience hallucinatoire ?

Je me réveille et recopie trois vers entendus, entendus d’une voix sur quel palier ? Prononcés par qui ces mots ? Puis-je dire l’idiot, l’ange, le fou, le sorcier ? Puis-je faire confiance à cette voix ? Cette voix venue de quel cercle de l’inconscient ou faut-il dire de la conscience ? Et lorsque je lirai ces trois vers, à haute voix les adressant, serai-je un usurpateur ? Mais j’écris je, j’écris moi. J’écris en porte-à-faux. Ce que l’on prend pour ma voix est la voix d’un étranger qui rapporte le récit d’un idiot plein de bruit et de fureur. Que cet étranger porte un nom est dans l’usage du masque emprunté pour une voix sans visage.

Oubliez mon visage, mes larmes, mais n’oubliez pas la voix qui ne m’appartient pas, la voix incarnée de l’humaine inspiration.

 

Lausanne, le 28 décembre 2011

Texte publié dans la Revue de Belles Lettres, 2012, n°2, dans le dossier consacré à Jacques Roman